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Un lycée ouvert sur les arts

Le fauteuil de Matisse- B. Vivin

Par admin bossuet, publié le dimanche 10 février 2013 22:01 - Mis à jour le dimanche 10 février 2013 22:06

Vernissage et conférence de l'escalier le jeudi 15 mars 21012à 18h

 

Vitrine – Conférences de l'escalier

Bertrand Vivin, Lieu de mémoire, Matisse, 1993

Une œuvre au titre laconique qui évoque un espace commémoratif. Mais de quoi, de qui ? La réponse également est donnée : évocation de Matisse. Et pourtant ce titre n'éclaire que bien difficilement les formes du tableau, qui restent énigmatiques.

La simple description, le repérage, le constat n'apportent que peu d'éléments : matière fluide, traces, formes indécises, qui hésitent à se clore et à figurer quoi que ce soit de franchement reconnaissable. Rien non plus qui se rapporte au titre semble-t-il.

Pourtant on « sent », dirait-on, la figure. On voit un rectangle clair, ocre, une perspective esquissée ; un fond (mur ?) et sur ou dans ce fond de vagues formes : barre verticale, esquisse ovoïde. Il reste cette forme éclatée, grise, déformée, indéfinissable, démembrée et instable. Comme une forme ectoplasmique … comme une apparition fantomatique, une évocation (comme ces ectoplasmes spirites à la mode dans l'occultisme des années 20, manifestations de quelque présence fantomatique...)

Des coulures, des éclats, des tracés fermes et des fluidités transparentes ; des gestes comme des points de repère posés pour se perdre. Rapportés au titre, on pressent pourtant un sens, mais la « mémoire » évoquée est comme prise en défaut : elle semble désigner quelque chose, ailleurs que dans cette peinture. Elle renvoie à des souvenirs, à l'évocation de quelque chose qui ne peut être partagé que par une mémoire commune. Elle convoque la mémoire même du spectateur car elle seule peut permettre de comprendre ce titre : « Matisse ».

Pourtant l'espace ici fait plutôt penser à celui de Francis Bacon avec cette perspective évoquée, cette « presque » figuration déformée. On pense à l'espace pictural violent du cri du Pape Innocent X que Bacon peint d'après Velasquez, assis sur un trône pontifical qui prend des allures de chaise électrique à la Andy Warhol.

Nous sommes semble-t-il bien loin de Matisse. Bien loin du « Bonheur de vivre » ou de « Luxe, calme et volupté ». Loin de cet âge d'or serein, apaisé et séduisant qui semble réaliser ce que dit Matisse de sa recherche picturale :

« Ce que je rêve, c'est un art d'équilibre, de pureté, de tranquillité, sans sujet inquiétant ou préoccupant, qui soit, pour tout travailleur cérébral, pour l'homme d'affaire aussi bien que pour l'artiste des lettres, par exemple, un lénifiant, un calmant cérébral, quelque chose d'analogue à un bon fauteuil qui le délasse de ses fatigues physiques »

Déclaration qui, prise littéralement, peut paraître assez navrante dans sa promotion d'un art décoratif à l'esprit petit bougeois …. L'art comme un « bon fauteuil ». Peut-être comme celui que possède Matisse, ce fauteuil rocaille de mauvais goût qu'il peint pourtant en 1947, alors qu'il a 77 ans.

Objet insolite que ce fauteuil aux formes molles et compliquées à souhait, ectoplasmiques, que l'on trouvait déjà dans la peinture de Bertrand Vivin justement …

Aurait-on ici trouvé le sens ? La clé de l'énigme du tableau de Vivin ? C'est conclure un peu vite cependant et ne considérer qu'une ressemblance formelle, une variation sur un objet. Car le tableau de Bertrand Vivin appartient à une série dont chaque item apparait comme l'exploration d'un espace plus que d'un objet. Un objet (le fauteuil) dans l'espace de la peinture, resserré chez Matisse dans les bornes étroites du cadre qui laisse à peine percer un fond rouge.

Mais pourquoi se fixer ainsi sur ce tableau, Le fauteuil Rocaille, qui semble si marginal dans l'oeuvre de Matisse et qui pourtant hérite de toutes ses conquètes artistiques et picturales ?

Le fauteuil, comme une arabesque abstraite qui prend des forme organiques et renvoie aussi bien à la Figure décorative sur fond ornemental qu'à l'inscription resserrée desducorps dans le cadre des Nus bleus de la période des gouaches découpées : un signe, un simple signe, un pur signe dirait-on. Rappel aussi du fond saturé, de l'espace plan, frontal de L'atelier rouge construit sur une perspective abstraite, absente comme les objets réduits à leur silhouettes. Cet espace dont se souvient aussi Bertrand Vivin.

Et l'on voit alors que, peut-être, on ne regardait pas où il faut : non pas l'objet, non pas la forme seulement, mais l'espace pictural, le fond dans lequel se joue cet espace : ces ombres au fond, ces barres et ces formes ovoïdes, basiques, banales peut-être mais fondamentales, structurantes et immédiatement reconnaissables même si elle ne correspondent précisément à aucun objet. Ce sont elles qui scandent l'espace des Demoiselles à la rivière de 1910, ou les Elégies à la République Espagnole de Robert Motherwell.

Finalement, on comprend cette étrangeté sombre et déroutante, sans repère qui évoquait Bacon et une forme de figure informelle décomposé. Car la peinture de Vivin n'est pas un simple souvenir, une évocation ou une commémoration : c'est un un Tombeau, au sens que la musique a pu donner à ce terme. Tombeau dans lequel le vieil homme, Matisse âgé, travaillant à la chapelle de Vence, continue de dessiner, inlassablement … 

assez loin en fait de la simple citation qui fait de l'histoire de l'art l'histoire d'un pillage généralisé, de Titien à Manet et d'Ingres ou David à Picasso ; plus loin encore du pastiche en forme d'hommage que peut rendre un Monory à … Friedrich...

 

 Un etretien avec Bertrand Vivin : ICI

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